

Histoire de l'apiculture : de la cueillette du miel sauvage à la ruche à cadres mobiles
Histoire de l'apiculture : premières traces néolithiques, Égypte ancienne, ruche en paille, Huber, Langstroth en 1851 et apiculture en France aujourd'hui.
L’histoire de l’apiculture commence par la cueillette du miel sauvage, se poursuit avec les premières ruches d’argile de l’Égypte ancienne vers 2400 avant notre ère, puis avec les ruches en paille et en tronc du Moyen Âge. Elle bascule au milieu du XIXe siècle, quand Lorenzo Langstroth invente en 1851 la ruche à cadres mobiles, qui permet de récolter sans détruire la colonie. Depuis, l’apiculture s’est rationalisée, et doit aujourd’hui composer avec de nouveaux parasites et prédateurs.
Quelle est l’origine de l’apiculture ?
Il faut distinguer deux pratiques. La cueillette consiste à prélever le miel d’une colonie sauvage logée dans un arbre creux ou une falaise. L’apiculture proprement dite suppose d’héberger la colonie dans un abri fabriqué par l’homme, la ruche, pour la conserver et la récolter année après année.
La cueillette du miel à la préhistoire
La plus célèbre image de cueillette est une peinture de la cueva de la Araña, près de Bicorp, dans la région de Valence en Espagne. Une silhouette suspendue à des cordes ou des lianes y prélève des rayons au milieu d’abeilles. Elle est souvent datée d’environ 8 000 ans, mais la datation de cet art rupestre reste discutée, et l’on se contente prudemment de la placer à la fin de la Préhistoire. Le Dictionnaire historique de la Suisse mentionne aussi des représentations de ce type en Turquie.
Les premières preuves chimiques : la cire dans les poteries néolithiques
La preuve la plus solide vient de la chimie. En 2015, une équipe internationale de 65 chercheurs, menée par Mélanie Roffet-Salque et Richard Evershed avec la participation de Martine Regert (CNRS), a publié dans la revue Nature l’analyse de résidus de cire d’abeille conservés dans des poteries néolithiques. Selon cette étude, les produits de la ruche sont exploités au moins depuis le VIIe millénaire avant notre ère, au Proche-Orient, en Europe et en Afrique du Nord. Un tesson de Çayönü Tepesi, en Turquie, daté de 6500 à 6000 avant notre ère, compte parmi les plus anciens.
L’étude repose sur l’analyse de plusieurs milliers de poteries. Les chercheurs restent prudents : la cire peut provenir de miel en rayons, de cire pure, ou d’un simple enduit pour rendre un pot étanche. Ces traces montrent une exploitation continue des abeilles par les premiers agriculteurs, parfois à grande échelle selon les régions, sans prouver l’existence de ruches.
L’apiculture dans l’Égypte ancienne
L’Égypte fournit la plus ancienne image de ruches. L’entomologiste Gene Kritsky, dans The Tears of Re (Oxford University Press, 2015), s’appuie sur un relief du règne du pharaon Niouserrê (Ve dynastie, vers 2400 avant notre ère), découvert dans son temple solaire d’Abou Ghorab, près du Caire. On y voit des hommes qui soignent des ruches horizontales et cylindriques empilées, récoltent les rayons et stockent le miel dans des jarres.
D’autres scènes apicoles ornent des tombes thébaines plus tardives, comme celle du vizir Rekhmirê. D’après le compte rendu du livre publié par la Royal Society of Biology, le miel servait à l’alimentation, mais aussi en peinture, en soins dentaires, dans la construction des bateaux et même en contraception. Ces ruches antiques ressemblent aux ruches en terre encore utilisées par certains apiculteurs égyptiens.
Tel Rehov, le plus ancien rucher retrouvé
Le plus ancien rucher découvert par l’archéologie se trouve à Tel Rehov, dans la vallée du Jourdain, dans le nord d’Israël. Les fouilles d’Amihai Mazar (Université hébraïque de Jérusalem) y ont mis au jour une trentaine de ruches intactes. Leur bilan, publié en 2022 dans Near Eastern Archaeology, donne des chiffres précis :
| Caractéristique | Ruches de Tel Rehov |
|---|---|
| Datation | fin du Xe ou début du IXe siècle avant notre ère (datation au carbone 14 de grains) |
| Matériau | argile crue mêlée de paille |
| Longueur | environ 80 cm |
| Diamètre | environ 40 cm |
| Volume | environ 56 litres |
| Ruches retrouvées | une trentaine |
| Ruches estimées | environ 180, sur trois rangées superposées |
| Production estimée | 3 à 5 kg de miel par ruche et par an, soit environ 500 kg pour 100 ruches actives |
Les chercheurs ont mesuré les nervures des ailes d’abeilles conservées dans les ruches. Elles correspondent à l’abeille d’Anatolie, Apis mellifera anatoliaca, et non à l’abeille syrienne locale, ce qui suggère l’importation d’essaims depuis l’actuelle Turquie. Les auteurs reconnaissent que d’autres chercheurs contestent cette conclusion, faute d’échantillons suffisants. Il s’agit en tout cas d’une production organisée il y a environ 2 900 ans.
L’apiculture chez les Grecs et les Romains
Les Grecs et les Romains ont laissé les premiers traités où l’abeille est observée avec méthode.
- Aristote (IVe siècle avant notre ère) décrit dans l’Histoire des animaux la vie de la colonie, ses castes et l’essaimage. Il place à sa tête des « rois » ou des « chefs ». L’idée d’un souverain mâle domine ensuite pendant près de deux mille ans : l’Espagnol Luis Méndez de Torres (1586), puis l’Anglais Charles Butler (1609) y voient une femelle, et le Néerlandais Jan Swammerdam le démontre par dissection en 1669, selon l’American Bee Journal.
- Virgile consacre le livre IV des Géorgiques (vers 29 avant notre ère) à l’apiculture : emplacement du rucher, à l’abri du vent et près d’une eau courante, usage de la fumée, choix des fleurs.
- Columelle, au Ier siècle, et Pline l’Ancien détaillent la fabrication des ruches en écorce, en osier, en férule ou en terre cuite, et la récolte par enfumage.
L’archéologie confirme ces textes : de nombreux fragments de ruches en terre cuite ont été retrouvés en Grèce, sur des sites d’époque classique et hellénistique.
L’apiculture au Moyen Âge : ruches en paille et cierges de cire
Une économie de la cire
Au Moyen Âge, l’abeille a un poids économique et religieux considérable. Selon le Dictionnaire historique de la Suisse, le miel est le seul édulcorant courant jusque vers 1400, utilisé pour le pain d’épices, le vin ou la bière, et il reste moins cher que le sucre jusqu’au XIXe siècle. Mais c’est la cire qui fait la valeur de la ruche. L’Église réserve les cierges de cire, rares et chers, à la liturgie, aux veillées funèbres et à la lampe du Saint-Sacrement, à la place des chandelles de suif.
Églises et monastères encouragent donc l’apiculture et perçoivent des dîmes et des cens en cire et en miel. Le capitulaire de Villis, ordonnance carolingienne sur la gestion des domaines royaux rédigée vers l’an 800, exige qu’au moins une personne s’occupe des abeilles dans chaque domaine. La bénédiction des abeilles est attestée au monastère de Saint-Gall aux IXe et Xe siècles, et la ruche devient l’attribut de saint Ambroise.
La ruche en paille, emblème de l’apiculture médiévale
La ruche en paille tressée, en forme de cloche, est l’image même de l’apiculture d’avant les cadres. On la fabrique en spirale avec des boudins de paille de seigle liés par de l’écorce de ronce ou d’osier, puis on l’enduit parfois d’un mélange d’argile et de bouse pour l’étanchéité. Elle est posée sur une planche ou une pierre, souvent dans une niche de mur ou sous un auvent. L’apiculteur et chercheur Jean Louveaux, dans l’Encyclopædia Universalis, rappelle que ces ruches fixes, de 30 à 40 litres, étaient faites des matériaux disponibles sur place : paille, liège, terre cuite ou bois. Selon les régions, plusieurs abris coexistent :
| Type de ruche fixe | Matériau | Où on la rencontrait |
|---|---|---|
| Ruche en paille (cloche) | paille de seigle tressée en spirale | dans une grande partie de la France et de l’Europe |
| Panier enduit (panier, bournac) | paille ou bourdaine tressée, enduite de boue séchée | campagnes françaises, sous des noms régionaux |
| Ruche tronc (buc) | tronc évidé, souvent de châtaignier, coiffé d’une pierre plate (lauze) | Cévennes, monts d’Ardèche, régions de châtaigneraie |
| Ruche en liège | écorce de chêne-liège roulée | zones de chêne-liège du pourtour méditerranéen |
| Ruche en terre | terre cuite ou crue | pourtour méditerranéen, Proche-Orient, Égypte |
Dans tous les cas, les rayons sont fixes : les abeilles les soudent aux parois, et l’on ne peut pas inspecter la colonie sans la détruire en partie.
Comment récoltait-on le miel avant les ruches à cadres ?
Deux méthodes coexistaient, et les auteurs anciens les ont souvent opposées.
- La récolte totale par étouffage. À l’automne, on choisissait les ruches les plus lourdes, on plaçait la ruche au-dessus d’une mèche de soufre allumée, et les abeilles mouraient asphyxiées. On découpait ensuite tous les rayons, on égouttait ou pressait le miel, puis on fondait la cire. Les ruches légères, faibles en provisions, étaient gardées pour l’hiver.
- La récolte partielle. Après avoir enfumé la colonie, on coupait seulement une partie des rayons, ceux du haut ou de l’arrière, en laissant le couvain et assez de réserves. Les agronomes de l’époque moderne recommandaient déjà cette méthode moins destructrice, même si l’étouffage au soufre est resté courant jusqu’à la diffusion des ruches à cadres.
Certains apiculteurs posaient aussi une calotte ou une petite hausse de paille sur la cloche, que les abeilles remplissaient de miel et que l’on pouvait ôter sans toucher au couvain. C’est l’ancêtre lointain de la hausse moderne.
Une réglementation déjà ancienne en France
Les abeilles avaient leur droit. Les Archives départementales de Vaucluse ont inventorié des statuts communaux qui fixent des règles très concrètes :
- Vol de ruches : à Venasque en 1638, six florins d’amende pour qui prend ruches ou miel chez autrui ; à Vacqueyras en 1620, 4 écus de jour et le double de nuit.
- Capture d’essaims : un jet d’arbalète à Malaucène en 1598, 100 pas à Mazan et Vaison, 150 pas à Faucon en 1786.
- Distances : à Malaucène en 1763, les ruches doivent être à au moins dix cannes des possessions d’autrui, sauf en lieu clos.
Selon les mêmes Archives, la loi du 28 septembre 1791 fixe ensuite la règle de propriété des essaims, reprise par la loi du 4 avril 1889 : le propriétaire peut reprendre son essaim tant qu’il le suit, faute de quoi il revient au propriétaire du terrain où il s’est posé.
Le XVIIIe siècle et François Huber : l’apiculture devient une science
Au XVIIIe siècle, les naturalistes veulent voir l’intérieur de la ruche. René-Antoine Ferchault de Réaumur observe ses colonies dans des ruches vitrées et consacre aux abeilles une large part du tome V de ses Mémoires pour servir à l’histoire des insectes, paru en 1740.
François Huber, le naturaliste aveugle
François Huber (Genève, 1750 - Lausanne, 1831) est la grande figure de cette période. D’après l’Université de Genève, une maladie des yeux le rend totalement aveugle vers l’âge de 15 ans. Il poursuit pourtant ses recherches grâce à son épouse, Marie-Aimée Lullin, et surtout à son domestique et secrétaire François Burnens, qui lui sert « d’yeux et de mains » pendant une quinzaine d’années à partir du début des années 1780.
Son outil est la ruche à feuillets, ou ruche en livre, inspirée de Réaumur et développée sur les conseils de Charles Bonnet. Elle se compose de cadres verticaux reliés par des charnières, qui s’ouvrent comme les pages d’un livre. Pour la première fois, on peut examiner chaque rayon sans détruire la colonie.
En 1792, il publie les Nouvelles observations sur les abeilles, rééditées et largement augmentées en 1814. Ses principales découvertes :
- La fécondation de la reine a lieu hors de la ruche, lors de brefs vols nuptiaux d’une trentaine de minutes. C’est Burnens qui l’observe le premier, et Huber écarte les théories alors en vogue.
- La cire est sécrétée par des glandes situées sous l’abdomen des ouvrières, le miel ou le sucre servant de carburant, tandis que le pollen nourrit les larves.
- La construction des rayons : il décrit étape par étape, sur près de 200 pages, l’édification des cellules hexagonales.
Huber n’identifie pas la parthénogenèse, qui explique que les mâles naissent d’œufs non fécondés. Selon l’entomologiste Gene Kritsky (American Entomologist, 2023), c’est le prêtre silésien Johann Dzierzon qui la met en évidence en 1845, en constatant que des reines non fécondées ne produisent que des mâles. Vous retrouverez ces mécanismes, aujourd’hui bien connus, dans notre article sur le cycle de vie de l’abeille, de l’œuf à l’adulte.
Langstroth en 1851 : la ruche à cadres mobiles
L’espace abeille
La ruche de Huber avait un défaut : les abeilles soudaient les cadres entre eux avec de la propolis et de la cire. La solution vient d’un pasteur congrégationaliste établi à Philadelphie, Lorenzo Lorraine Langstroth (1810-1895). Selon l’Université de l’Illinois, il remarque que les abeilles laissent libre un passage juste assez large pour circuler, sans le combler de rayon ni de propolis. Ce passage mesure environ 3/8 de pouce, soit environ 9,5 mm. Un espace plus étroit est collé à la propolis, un espace plus large est rempli de rayon.
En 1851, Langstroth est le premier à construire une ruche autour de cet « espace abeille » : chaque cadre est suspendu dans la caisse, séparé des parois, du fond et des cadres voisins par cet intervalle. Les rayons ne sont plus soudés à la ruche, on peut les sortir un à un, les inspecter, les déplacer, et récolter le miel sans tuer les abeilles.
Le brevet de 1852 et le manuel de 1853
Le brevet américain n° 9300, intitulé Beehive, est accordé le 5 octobre 1852. Il décrit des cadres posés sur des feuillures, écartés des parois et du plancher pour que les abeilles n’y fixent pas leurs rayons, et une chambre d’environ un demi-pouce entre les cadres et le couvercle. L’année suivante, en 1853, Langstroth publie à Northampton (Massachusetts) Langstroth on the Hive and the Honey-Bee, qui reste un classique.
Selon l’Université de l’Illinois, cette ruche fait passer la production typique d’une colonie d’environ 20 livres (environ 9 kg) à plus de 100 livres (environ 45 kg) de miel par an. Le modèle Langstroth est toujours utilisé, en particulier en Amérique du Nord.
Trois inventions en quinze ans
Le cadre mobile ne suffit pas seul. Deux autres inventions le complètent et forment l’apiculture moderne :
| Invention | Date | Inventeur | Ce qu’elle change |
|---|---|---|---|
| Ruche à cadres mobiles | 1851 (brevet 1852) | Lorenzo L. Langstroth, États-Unis | inspection et récolte sans détruire la colonie |
| Cire gaufrée | présentée en 1858 | Johannes Mehring, Palatinat (Allemagne) | les abeilles bâtissent des rayons droits dans le cadre, avec des cellules d’ouvrières |
| Extracteur centrifuge | hiver 1864-1865 | Franz von Hruschka, officier autrichien installé près de Venise | le miel est extrait par rotation, les rayons vides sont rendus aux abeilles |
Selon la Deutsche Biographie, Mehring, apiculteur de Kleinniedesheim près de Frankenthal, pressait la cire entre deux plaques de bois gravées et présenta ses feuilles, avec sa presse, à une réunion d’apiculteurs à Stuttgart en 1858. Hruschka, major de l’armée autrichienne installé près de Venise, eut quant à lui l’idée de faire tourner les rayons pour en projeter le miel par force centrifuge. Le Dictionnaire historique de la Suisse résume : avec les cadres mobiles, les rayons artificiels et la centrifugeuse, le milieu du XIXe siècle met fin à la « chasse » des abeilles.
L’apiculture en France aux XIXe et XXe siècles
Charles Dadant, l’émigré qui a façonné la ruche française
Charles Dadant naît en 1817 à Vaux-sous-Aubigny, en Haute-Marne. Il émigre aux États-Unis en avril 1863 et achète une quarantaine d’acres près de Hamilton, dans l’Illinois, au bord du Mississippi. Il défend l’usage de très grandes ruches, qu’il associe à l’extracteur et aux abeilles italiennes. Avec son fils, il publie en 1888 une édition révisée et augmentée du manuel de Langstroth, et l’entreprise familiale Dadant & Sons existe toujours. Il meurt en 1902.
Sa ruche à grands cadres de corps, en particulier la variante dite Dadant-Blatt, s’impose ensuite en France et en Europe francophone au cours du XXe siècle. Elle reste la plus répandue chez les apiculteurs français. Vous trouverez ses dimensions précises dans notre guide de la ruche Dadant et de ses cadres.
Layens, Voirnot, Warré : les autres modèles français
La France a vu naître d’autres modèles, adaptés à des conduites différentes :
- La ruche Layens, conçue par le botaniste et apiculteur Georges de Layens (1834-1897) dans la seconde moitié du XIXe siècle : une ruche horizontale à grands cadres hauts, pensée pour une conduite sédentaire et peu d’interventions.
- La ruche Voirnot, à cadres carrés, proposée par l’abbé Jean-Baptiste Voirnot (1844-1900), pionnier de l’apiculture lorraine.
- La ruche Warré, ou « ruche populaire », mise au point par l’abbé Émile Warré (1867-1951), qui la décrit dans L’Apiculture pour tous, dont la douzième et dernière édition paraît en 1948 : une ruche verticale à barrettes, sans cadres, qui s’agrandit par le bas et cherche à imiter le nid naturel. Elle connaît un regain d’intérêt chez les apiculteurs amateurs ; nous lui consacrons un article sur la ruche Warré et son fonctionnement.
Pour situer ces modèles les uns par rapport aux autres, consultez notre comparatif des ruches Dadant, Langstroth, Warré et Layens.
Le cadre réglementaire actuel, héritier de cette histoire
Le droit français a gardé la trace des anciennes règles de voisinage. L’article L211-6 du Code rural et de la pêche maritime, consultable sur Légifrance, confie aux préfets le soin de fixer, après avis des conseils départementaux, la distance à observer entre les ruches et les propriétés voisines ou la voie publique. Ces distances varient donc d’un département à l’autre : renseignez-vous auprès de votre préfecture avant d’installer un rucher.
S’y ajoute une obligation sanitaire plus récente : tout détenteur de ruches doit les déclarer chaque année, dès la première ruche, afin que les services vétérinaires puissent suivre les maladies et les parasites.
Depuis 1980 : les bouleversements de l’apiculture contemporaine
Le varroa, arrivé en France en 1982
Le tournant le plus brutal de l’apiculture récente est l’arrivée de Varroa destructor. D’après GDS France, cet acarien originaire d’Asie, où il parasite l’abeille Apis cerana sans la menacer gravement, est détecté en France en 1982. Sur l’abeille européenne, la relation tourne nettement en faveur du parasite : la femelle se reproduit dans le couvain operculé, pendant environ 12 jours dans les cellules d’ouvrières et 15 jours dans celles de mâles. Depuis, aucune colonie ne survit durablement sans surveillance ni traitement, et la lutte contre le varroa structure tout le calendrier apicole.
Le frelon asiatique, depuis 2004
Le frelon à pattes jaunes, Vespa velutina, est signalé pour la première fois en France dans le Lot-et-Garonne. D’après le Muséum national d’Histoire naturelle, un horticulteur l’a remarqué autour de sa propriété en 2004, et les reines fondatrices seraient arrivées avec des poteries importées de Chine. Il s’est depuis répandu sur la quasi-totalité du territoire et chasse les butineuses devant les ruches, ce qui affaiblit les colonies à la fin de l’été.
L’apiculture française en chiffres
Selon FranceAgriMer, les chiffres de 2024 sont les suivants :
| Indicateur (France, 2024) | Valeur |
|---|---|
| Apiculteurs déclarés | 68 571 |
| Ruches mises en hivernage | 1 858 646 |
| Production de miel | 21 585 tonnes |
| Rendement moyen (miel conventionnel) | 15,2 kg par ruche |
| Importations de miel | 33 746 tonnes, pour environ 102 millions d’euros |
La France importe donc davantage de miel qu’elle n’en produit. À titre de comparaison, une ruche moderne produit en moyenne environ trois à cinq fois plus que les ruches d’argile de Tel Rehov, mais les années difficiles, comme 2024, rappellent que la météo et la flore restent décisives.
Frise chronologique de l’histoire de l’apiculture
| Date | Événement |
|---|---|
| Fin de la Préhistoire | peinture de cueillette de miel de la cueva de la Araña (Espagne) |
| VIIe millénaire av. notre ère | résidus de cire dans des poteries néolithiques au Proche-Orient |
| Vers 2400 av. notre ère | relief d’Abou Ghorab (Égypte), plus ancienne représentation de ruches |
| Xe-IXe siècle av. notre ère | rucher de Tel Rehov, environ 180 ruches d’argile crue |
| Vers 29 av. notre ère | Virgile, livre IV des Géorgiques |
| Vers 800 | capitulaire de Villis : un responsable des abeilles par domaine royal |
| XVe siècle | la cathédrale de Bâle emploie des artisans de la cire professionnels |
| 1669 | Swammerdam démontre par dissection que le « roi » est une femelle |
| 1740 | Réaumur, tome V des Mémoires pour servir à l’histoire des insectes |
| 1791 | loi sur la propriété des essaims en France |
| 1792 | François Huber, Nouvelles observations sur les abeilles |
| 1845 | Dzierzon : les mâles naissent d’œufs non fécondés |
| 1851 | Langstroth intègre l’espace abeille : ruche à cadres mobiles |
| 1852 | brevet américain n° 9300 |
| 1858 | Mehring présente la cire gaufrée à Stuttgart |
| 1863 | Charles Dadant s’installe dans l’Illinois |
| 1864-1865 | extracteur centrifuge de Hruschka |
| 1982 | détection du varroa en France |
| 2004 | premier signalement du frelon asiatique en France |
Ce que l’histoire de l’apiculture apprend à l’apiculteur d’aujourd’hui
Cette histoire explique des gestes que vous ferez au rucher.
- L’espace abeille gouverne encore tout. Un cadre mal espacé, un couvre-cadre trop bas, et les abeilles bâtissent ou propolisent là où vous ne le voulez pas. Respecter les cotes de votre modèle de ruche, c’est appliquer la découverte de 1851.
- La récolte partielle des anciens reste la bonne règle. On ne prélève que le miel des hausses, en laissant au corps les réserves nécessaires à l’hivernage.
- Les ruches fixes reviennent sous d’autres formes. Ruche tronc ou Warré séduisent ceux qui privilégient l’observation ; elles imposent les mêmes obligations de déclaration et de suivi sanitaire.
- La biologie de la colonie s’est révélée peu à peu. Des « rois » d’Aristote à Huber et Dzierzon, il a fallu plus de deux mille ans pour comprendre qui pond, qui est fécondée et comment. Pour aller plus loin, lisez notre article sur l’organisation de la ruche et le rôle de chaque abeille, et parcourez notre rubrique histoire des abeilles et de l’apiculture.
De la cueillette à la ruche à cadres, chaque étape a cherché à concilier deux objectifs : récolter davantage et préserver la colonie. Les défis actuels, du varroa au frelon asiatique, prolongent ce même équilibre.
Questions fréquentes
Depuis quand l'homme élève-t-il des abeilles ?
La récolte de miel sauvage est bien plus ancienne que l'élevage. Les premières preuves solides d'exploitation des abeilles viennent de résidus de cire dans des poteries datées du VIIe millénaire avant notre ère, au Proche-Orient. Les premières ruches représentées avec certitude datent d'environ 2400 avant notre ère en Égypte. On parle donc d'environ 4 400 ans d'apiculture documentée, et de près de 9 000 ans de relation suivie.
Qui a inventé la ruche moderne ?
La ruche moderne à cadres mobiles est due au pasteur américain Lorenzo Lorraine Langstroth. En 1851, il intègre dans sa ruche un espace d'environ 9,5 mm, que les abeilles laissent libre, autour de chaque cadre. Les rayons ne sont plus soudés aux parois et peuvent être sortis un à un. Il dépose son brevet le 5 octobre 1852 et publie son manuel en 1853. La plupart des ruches actuelles, Dadant comprise, reposent sur ce principe.
Comment récoltait-on le miel avant l'invention des cadres ?
Dans les ruches fixes en paille, en tronc ou en argile, les rayons étaient collés aux parois. Pour récolter, on coupait une partie des rayons après avoir enfumé les abeilles, ou l'on prenait tout le contenu. Dans ce cas, la colonie était souvent étouffée à la mèche de soufre, ou chassée et laissée sans réserves, ce qui la condamnait. Les agronomes recommandaient déjà la récolte partielle, plus économe.
Quel est l'apport de François Huber à l'apiculture ?
François Huber, naturaliste genevois aveugle (1750-1831), publie en 1792 les Nouvelles observations sur les abeilles. Avec son assistant François Burnens, il établit que la reine est fécondée hors de la ruche lors de vols nuptiaux, et que la cire est sécrétée par des glandes situées sous l'abdomen des ouvrières. Il observe ses colonies dans une ruche à feuillets qui s'ouvre comme un livre, ancêtre des ruches d'observation.
Pourquoi le Moyen Âge accordait-il autant d'importance aux abeilles ?
Pour deux raisons. Le miel restait le principal sucrant en Europe, le sucre de canne étant rare et cher. Surtout, l'Église avait besoin de grandes quantités de cire pour ses cierges, préférés aux chandelles de suif pour la liturgie. Monastères et seigneurs encourageaient donc l'apiculture et percevaient des redevances en cire et en miel. Le capitulaire de Villis de Charlemagne demande même qu'une personne s'occupe des abeilles dans chaque domaine royal.
Quand le varroa est-il arrivé en France ?
Le varroa, acarien parasite originaire d'Asie où son hôte naturel est l'abeille Apis cerana, a été détecté en France en 1982, selon GDS France. Sur l'abeille mellifère européenne, qui n'a pas coévolué avec lui, il se multiplie fortement dans le couvain operculé. Son arrivée a mis fin à l'époque où une colonie pouvait vivre sans traitement, et oblige depuis chaque apiculteur à surveiller et traiter ses ruches.
Les Égyptiens avaient-ils des ruches ?
Oui. Le plus ancien relief connu montrant des apiculteurs au travail date d'environ 2400 avant notre ère. Il provient du temple solaire du pharaon Niouserrê à Abou Ghorab. On y voit des ruches horizontales et cylindriques, un homme qui récolte les rayons et d'autres qui versent le miel dans des jarres. Des ruches en terre de forme comparable sont encore utilisées par certains apiculteurs égyptiens.
Sources
- Widespread exploitation of the honeybee by early Neolithic farmers (Roffet-Salque et al., Nature 527, 2015, DOI 10.1038/nature15757), Nature
- The Apiary at Tel Rehov: An Update (Mazar, Panitz-Cohen et Bloch, Near Eastern Archaeology 85.2, 2022), Université hébraïque de Jérusalem, groupe Guy Bloch
- The Tears of Re: Beekeeping in Ancient Egypt (G. Kritsky, Oxford University Press, 2015), compte rendu, Royal Society of Biology
- Apiculture, Dictionnaire historique de la Suisse, DHS / HLS
- François Huber, roi des abeilles, Université de Genève, Campus n° 124
- Symposium marks milestones in honey bee management, research, University of Illinois
- Mehring, Johannes (1815-1878), notice biographique, Deutsche Biographie (NDB/ADB)
- Des abeilles et des hommes : les statuts communaux, Archives départementales de Vaucluse
- Article L211-6 du Code rural et de la pêche maritime, Légifrance
- Biologie de Varroa destructor, fiche technique n° 1, GDS France
- Fiche filière apiculture 2026, FranceAgriMer
- Le frelon asiatique Vespa velutina en France, Muséum national d'Histoire naturelle
- Bees and Peas: How Apiology Influenced Gregor Mendel's Research (G. Kritsky, American Entomologist 69(2), 2023), Oxford University Press / Entomological Society of America
- A History of the Discoveries About the Sexuality of the Honey Bee, partie 1 (F. Eggers de Villepin, novembre 2024), American Bee Journal
- Ruche (J. Louveaux), Encyclopædia Universalis

